Pour avoir de l'impact : dépassons le «solutionnisme»

Mis à jour : avr. 3


La présidente du jury de Impact in the 2021 D&AD Awards engage les designers à adopter une vision globale et interdisciplinaire.


[Priya Prakash est la fondatrice et la Directrice générale de Design for Social Change (D4SC), qui travaille en partenariat avec des organisations mondiales qui intègrent des systèmes basés sur la nature pour accélérer les changements dans leur modèle d’entreprise dans le contexte du changement climatique. En cette année 2021, elle est également présidente du jury pour le programme « Impact in the 2021 D&A Awards » et nous explique ici les raisons pour lesquelles les approches interdisciplinaires sont au cœur de la mise en œuvre d’une transformation réelle et pourquoi les designers sont particulièrement compétents pour y parvenir.]

© Illustration by Lauren Morsley


En 2020, si quelqu’un avait observé notre planète Bleue depuis l’espace, il aurait noté quelques singularités. Alors que les données satellitaires révélaient des changements massifs dus à une baisse de la pollution, des habitants indiquaient avoir observé un retour des poissons dans les canaux de Venise ou bien encore apercevoir pour la première fois à l’œil nu les sommets de l’Himalaya en Inde.


Que pouvons-nous tirer comme enseignements de ces phénomènes de 2020 pour l’année 2021 et celles à venir ? Et s’il s’agissait de changer notre regard ? Hier encore, nous nous concentrions sur une vision sociétale à la loupe qui révélait la prédominance du gain personnel individuel, illustré par le principe de « l’humain avant tout ». En 2020, nous avons été confrontés à l’urgence d’élargir notre focale et de réexaminer notre bien-être sociétal global et collectif comme faisant partie intégrante de la nature. Nous avons été contraints de reconnaître que les humains partageaient un espace planétaire surpeuplé avec les non-humains, y compris les virus, les animaux comme le vison, les chauves-souris et d’autres systèmes naturels que nous considérions comme acquis, tel l’air que nous respirons. Ainsi, le port du masque et la distanciation sociale ont démontré que nous sommes profondément liés les uns aux autres et au monde qui nous entoure.


« Soudain en 2020, nos approches design sont apparues comme désynchronisées, datées et inadaptées aux défis qui se présentaient devant nous »

Qu’est-ce que les designers et le « Design for Impact » peuvent apprendre de particulier de cet état de fait ? Si, selon la vieille formule, « il est tentant, si le seul outil dont vous disposiez est un marteau, de tout considérer comme un clou », alors, collectivement, nous avons amassé dans notre boîte à outils de nombreux marteaux : le design critique, le design fiction, le design thinking, le design de systèmes, les charrettes ou sprint, les assemblages, le jobs to be done, le lean, les parcours clients, le user-centered design, le design durable, le double diamant du Design Council, tant de méthodes et de modes de cadrage en tout genre.


Que ces méthodes aident à prédire notre future, façonner les comportements, résoudre des problèmes, enrichir les expériences et accroitre l’efficacité ou l’utilisabilité d’un service ou d’un produit, les designers excellent dans leur application. Et pourtant, en 2020, toutes ces approches sont apparues comme désynchronisées, datées et inadaptées aux défis qui se présentaient devant nous.


Comme beaucoup d’autres disciplines, le design a été pris au dépourvu. Pourquoi ? Parce qu’il est devenu obsédé par les méthodes et a perdu de vue son but ultime. Au fil des ans, après avoir été coopté par les entreprises, les politiques, les stratégies et les gouvernements, et encouragé par le succès de son adoption à grande échelle, le design a cessé de se demander « pourquoi » en confondant le processus, la mesure, l’approbation de ses pairs avec le résultat et l’impact.

« Zoom arrière pour se demander « pourquoi » pour obtenir une image plus complète. Zoom avant pour opérer un recadrage avec des questions audacieuses »

En 2019 et 2020, alors que chaque problème social, environnemental ou politique avait un hashtag ou un budget de campagne de marketing associé, le design semblait de moins en moins pertinent, apportant des solutions aux symptômes plutôt que de s’attacher à comprendre, analyser et mettre en lumière les causes profondes de ces problèmes. Il est temps désormais de faire un zoom arrière d’une puissance de 10 pour recentrer notre attention sur le contexte général.


Alors que pouvons-nous faire différemment maintenant ? Nous pouvons opérer un changement radical dans la façon dont nous vivons, travaillons, jouons, faisons des affaires et cohabitons sur cette planète avec une intelligence non humaine, animée et inanimée basée sur la nature, parallèlement aux machines, à l’IA, etc. Imaginez que vous observiez à nouveau notre planète de loin. Zoom arrière pour se demander « pourquoi » pour obtenir une image plus complète. Zoom avant pour opérer un recadrage avec des questions audacieuses.


« La spécialisation, c’est pour les insectes »

Nous pouvons également apprendre les uns des autres. Il y a dix ans, dans le bulletin de l’Institut de la Complexité de Santa Fe appelant à la « transcience » des disciplines, David Karkauer écrivait : « Bon nombre de nos problèmes les plus urgents et de nos défis les plus intéressants se situent aux frontières des disciplines existantes et nécessitent le développement d’un nouveau type de sensibilité qui reste « discipliné » par une expérimentation, une observation et une analyse empiriques minutieuses ».


Cette observation fait écho à celle de Buckminister Fuller sur « l’accélération de l’accélération », selon laquelle, les disciplines traditionnelles ne peuvent plus suivre le rythme de l’accélération de la découverte des connaissances, ce qui rend les cloisonnements disciplinaires de plus en plus dépassés. Rien de nouveau dans l’évolution pédagogique comme on l’a vu pour la dernière fois à la Renaissance. Comme l’écrit Robert Heinlein, « la spécialisation, c’est pour les insectes ».


« Nous devons développer notre capacité à « recadrer », en commençant par l’éducation jusqu’à la manière dont nous mesurons le succès, les profits et la croissance. »

Des centres hautement créatifs, comme Londres, continuent de lancer de nouvelles méthodes pour faire face à la complexité en transformant les disciplines traditionnelles en instituts d’enseignement interdisciplinaire dès le premier cycle universitaire et en établissant des collaborations interdisciplinaires au niveau Bac+4, pour assurer la pérennité des designers dans des environnements de travail post-disciplinaires grâce au façonnage de cours de design basés sur l’intervention dans le monde réel. Des programmes tels que les consortiums Decode, financés par l’UE, proposent des doctorats axés sur des défis actuels plutôt que de se spécialiser dans une discipline reconnaissant ce besoin.

Pour passer d’une vision simple à une nouvelle vision d’une puissances de 10, nous devons renforcer notre capacité de « recadrage », en commençant par l’éducation pour aller jusqu’à la manière dont nous mesurons le succès, les profits et la croissance. Mark Carney, ex-gouverneur de la Banque d’Angleterre, a évoqué le « capitalisme inclusif », tandis que, dans sa lettre aux PDG, Larry Fink, PDG de BlackRock — le plus grand propriétaire d’actifs au monde — a évoqué la nécessité d’un capitalisme durable. Un pas dans cette direction a déjà été fait avec la façon dont les entreprises sont désormais mesurées en fonction de leurs objectifs de durabilité notamment grâce à l’utilisation d’instruments de responsabilité financière liés aux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), etc. Et, même si nous en sommes encore à la question du « comment » plutôt qu’à celle du « pourquoi », ces changements préfigurent la transition vers une croissance économique régénératrice : une croissance économique qui fortifie l’environnement plutôt que de l’affaiblir.


« J’espère que « Design for Impact » relèvera le défi de « recadrer » la mesure, la création et la signification de la valeur générée par nos activités humaines »

Au-delà de la traditionnelle Responsabilité sociale des entreprises (RSE), de la durabilité et des ambitieux objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies – qui sont cloisonnés et ne reflètent pas dans leur définition le monde non humain, c’est-à-dire naturel et mécanique – j’espère qu’en 2021, « Design for Impact » relèvera le défi de « recadrer » la mesure, la création et la signification de la valeur générée par nos activités humaines pour réimaginer, concevoir et façonner des « présents » positifs pour des « futurs » plausibles en posant des questions audacieuses, et ce, grâce à notre savoir-faire, notre rigueur et notre volonté de « jouer sérieusement ».


Qu’est-ce que tout cela signifie pour les designers ? Dans notre métier, nous avons souvent tendance à nous sentir isolés ou victimes lorsque le sort semble s’acharner pour nous empêcher d’avoir un impact significatif dans notre travail quotidien. Pour beaucoup, l’année 2020 a été un coup dur sur les plans économique, physique, émotionnel et professionnel. Elle nous a fait réévaluer nos choix. Pour certains, il peut s’agir de recouvrer la santé, de quitter les villes onéreuses pour retourner là d’où ils viennent ou d’adopter entièrement le télétravail en faisant preuve de souplesse. Et à la lumière de ces nouveaux modes de vie et de travail, où trouverons-nous encore notre inspiration, notre sérendipité et nos conversations quotidiennes ?


La réponse réside dans notre capacité à remettre en question nos habitudes, nos comportements et nos programmes quotidiens. Parmi les éléments qui m’ont aidé et qui ont aidé d’autres personnes à qui j’ai parlé récemment, je citerai : emprunter le chemin de la contemplation, être curieux, relier les points et être capable de visualiser et de trouver des connexions entre des idées apparemment disparates, apprendre de nouvelles compétences transdisciplinaires et sortir de notre chambre d’écho pour avoir de nouvelles conversations.


« Alors, exploitons nos forces ! »

Les designers sont maîtres dans l’art d’adopter ces comportements et cet état d’esprit. Alors, exploitons nos forces. Pour nous poser la question « pourquoi », nous devons abandonner nos spécialisations et les distinctions artificielles que nous avons établies entre les disciplines pour passer d’une discipline à l’autre sans restreindre notre savoir-faire et nos connaissances à une seule spécialisation. En effet, lorsque nous faisons un zoom avant ou un zoom arrière pour comprendre pourquoi, nous nous déplaçons entre les coulisses et le devant de la scène pour nous débattre entre la cause et le symptôme, et ainsi démêler ou tracer les contours systémiques d’un défi.


Par la curiosité, l’humilité et le jeu — en jonglant entre notre cerveau droit créatif et notre cerveau gauche plus analytique, guidés par la curiosité de notre état d’esprit — nous pouvons, comme des médecins légistes, déterrer des contextes dans lesquels le design et la technologie ont eu un impact sociétal négatif pour cause de mauvais comportements, de mauvaises conceptions, d’obscurs schémas répétés ou de modèles commerciaux à court terme. Nous déconstruisons les modèles en défrichant et en éliminant les conséquences involontaires. Dans le même temps, avec un « état d’esprit de croissance » nous expérimentons et apprenons en essayant, en faisant de l’échec un passage nécessaire pour l’acquisition de nouvelles connaissances.


Enfin, l’élaboration d’un Code éthique du Design commun, qui soit universel et transculturel, comme c’est le cas dans des professions telles que l’ingénierie et la médecine, peut s’inscrire dans notre formation en Design, de sorte que nous puissions assumer la responsabilité de l’impact de nos conceptions à long terme.

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Dans la série #onaimeonpartage, cet entretien de Priya Prakash, initialement publié en anglais à l’occasion du programme Impact in the 2021 D&AD Awards, a résonné en nous comme les prémisses d’un « Manifeste Design » prônant vision globale et pluridisciplinaire. Nous avons choisi de le traduire en français avec l’accord de son auteur.


Propos de Priya Prakash, initialement publiés en anglais ici sur Dandad.org Traduction en Français de Anne Rametsi




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