La créativité, l'ennemie secrète du statu quo ?

Mis à jour : juil. 11


On aspire tous à être créatifs quand il nous faut trouver des solutions aux problèmes que nous rencontrons. Et pourtant on observe que les personnes qui affirment leur créativité dans leur milieu professionnel font parfois l’objet d’un certain isolement ou d'une méfiance qu’il est difficile d’ignorer.


On envie les personnes créatives et en même temps, on condamne leur différence. Elles ne pensent pas comme tout le monde, questionnent le statu quo, remettent en question les connaissances et certitudes. Elle se permettent de sortir du cadre, boudent la "boîte à idées" et la "salle de créativité" qui leur sont réservées ; elles révèlent les dysfonctionnements ; et souvent, défient l’autorité et le “bien penser”.


Devant de telles menaces supposées, certaines organisations se mobilisent et, tout en rêvant de collaborateurs créatifs, régentent la créativité à coup de contrôle, de mesure et de récompenses ! Voici quelques injonctions entendues sur le terrain.


© Keith Haring, Clock Man, 1991.



Injonction #1 🥸 : Soyons créatifs ! (Euh, mais pas trop...)


Si le processus créatif se nourrit de contraintes, c’est souvent pour mieux les contourner dans son résultat. Il est donc rare que l’exercice de la créativité aboutisse au maintien du statu quo qui précédait. Alors, la belle énergie pleine d’espoir du "commanditaire" qui désespérément recherchait l'aide de l’esprit créatif, se réjouissait même du voyage à engager, disparait quand les solutions créatives élaborées bousculent ses habitudes et lui réclament de changer de perspectives, de s’éveiller en conscience à la nouveauté, au questionnement ou à la transformation.


Il est fréquent que de grandes organisations financent des start-up pour permettre l’émergence de produits et services sur leur marché que leur taille "paquebot" ne peuvent assumer, tant l’agilité, la rapidité et l’indépendance d’esprit requis nécessitent un autre type d’embarcation. Mais il est tout aussi fréquent, qu'elles finissent par détruire la solution créative née de ces mêmes start-ups, qu’elles ont paradoxalement si chèrement désirée et financée.



Injonction #2 🥸 : Ta-da, voici votre salle pour être créatif !


Ces mêmes entreprises sont devenues expertes dans la “territorialisation” de la créativité. Peut-être est-ce là le souvenir partagé de notre vie d’écolier où l’on pensait (à tord) la créativité réservée à la cour de récréation et la production efficace de solutions à la salle de classe sous le regard approbateur du maître ?


Hier encore, il était courant d'“outsourcer” la créativité chez des prestataires patentés qui amusaient par leur différence et égayaient momentanément les réunions ; puis cette créativité a pris les chemins des hackathons, des incubateurs, véritables usines à idées, que l'on vient visiter en cohorte de collaborateurs critiques et amusés.


Mieux, en interne, depuis quelques années, les sombres couloirs ouvrent désormais sur LA salle de créativité encombrée de sofas multicolores, de tableaux blancs Veleda et de papiers peints bariolés, pensée par d’autres, et où il reste bien peu de place au milieu de ce bruit visuel pour accueillir le fruit du travail créatif des collaborateurs. Pour singer la formule de David Kelley, cofondateur de la d.school de Stanford, lorsque se présente ce genre de configuration dans l’entreprise, le danger peut être que : “ là seul réside et meurt la capacité créative de l’Entreprise” !



Injonction #3 🥸 : Allez si vous êtes créatifs, vous serez récompensés !


Les clients qui nous demandent de les accompagner dans la libération de leur confiance créative connaissent bien ce sentiment. Les plus aguerris d’entre eux partagent leurs craintes avant même d’entreprendre le voyage. “Mon organisation est-elle réellement prête à nous lâcher la bride pour penser autrement ? Est-ce de l’esbroufe ? Que va-t-on faire de nos nouvelles idées ?" Ces clients évoluent dans un environnement fortement hiérarchisé et codifié dont les actes créatifs reposent souvent sur la créativité "autorisée" de son dirigeant qui lui seul peut, par sa fonction adoubé, faire prévaloir de nouvelles idées à mettre en œuvre de toute urgence par son aréopage de collaborateurs. Des comités sont également à l’œuvre pour juger, mesurer, la créativité des collaborateurs et opérer un tableau de prix et de récompenses ! Malheur aux perdants qui risquent de ranger, pour longtemps, leur esprit créatif au placard...



Injonction #4 🥸 : La situation est grave, c'est PAS le moment d'être créatif !


La peur est l’ennemi Numéro #1 de la créativité et le premier frein à lever pour libérer sa confiance créative et trouver des solutions originales. Et plus les enjeux sont importants, plus la peur est grande ! Quand la disruption s'invite, on range la créativité au placard et on se met au travail... sérieusement ;-) A l’arrivée du Covid-19, certaines entreprises ont “reporté” leur créativité à des jours meilleurs ! Alors que les défis complexes, pluridisciplinaires et systémiques frappent à notre porte, chacun se renferme sur son savoir-faire. On sera créatif quand on aura le temps !



Injonction #5 🥸 : Être créatif à distance ? Quelle idée !


Lors de l’émergence du télétravail et des gestes barrières – masques, distance sociale... – , des organisations ont accusé la célèbre “fatigue zoom" (ou Teams) d'être responsable de la démotivation et de l'immobilisme de leurs collaborateurs. Des managers ont dû relayer le mot d'ordre général : “Nous prenons sur nous et attendons la levée des contraintes sanitaires pour reprendre notre collaboration et le partage d’idées !” Vous avez bien lu. Nous avons croisé des managers qui, démunis devant ces nouvelles modalités digitales qui “zooment” sur les manques collaboratifs et créatifs de l’entreprise, préfèrent attendre la fin de la pandémie pour se remettre à la recherche de solutions originales et innovantes pour la survie de leur industrie.


Ils ont compris que collaborer et être créatifs, ensemble, à distance, leur demande d'adopter une posture qui ne leur est pas familière : encourager plutôt que contrôler. Et ils ont raison, car en ligne et à distance, le manque d’écoute, le manque de curiosité pour les idées des autres, les mimiques disqualifiantes, les absences répétées pour répondre au téléphone du N+1, une gestion du temps inexistante, les injonctions, tout s’entend, se voit et inhibe la créativité des participants.


Mais ne confondons pas l’arbre avec la forêt. Ces comportements ne sont pas le fruit du travail à distance, ils préexistaient dans une culture qui prône le contrôle, la mesure et la récompense. Ce sont eux, les amis du statu quo.



MP pour les amis de l'évolution...


Il faut beaucoup de courage à l’esprit créatif pour affronter le possible isolement que ses actions entraîneront. Ce courage se nourrit de confiance construite pas à pas, petit succès après petit succès. L’empathie, la cocréativité et l’expérimentation progressive peuvent être des chemins salvateurs pour le leader créatif, l’équipe créative ou le collaborateur qui savent l’impérieux besoin d’imaginer et de concevoir le monde auquel ils aspirent.


N’en déplaise aux tenants du statu quo, nous avons besoin de l’énergie créative de chacun pour générer en conscience notre futur. Alors oublions nos craintes, et faisons de la créativité, notre amie ! ;-)



Aude Simon

Coach, designer d'expériences et co-fondatrice d'UCD Network


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Découvrez ici Réflexe Réinvention, qui fait bouger le statu quo, et fait de la créativité, l'amie des entrepreneurs dans l'âme !


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