L'innovation serait-elle devenue l'affaire de tous ?

Mis à jour : mai 3


[Ces dernières années, nous voyons fleurir des initiatives innovantes dans tous les secteurs d'activités. Ces innovations révolutionnent nos habitudes alimentaires, sanitaires, éducatives, de mobilité... L'énergie est devenue renouvelable, parfois low tech et accessible à chacun, la permaculture a fait son entrée dans nos jardins, les plateformes digitales ont élargi notre environnement relationnel et professionnel au-delà des frontières, l'alimentation bio empruntent le chemin des circuits courts et locaux, les start-ups sont devenues les nouvelles écoles de la créativité, le micro-crédit et le crowdfunding, rendent possible à travers le monde les innovations locales qui transforment la vie de nos proches voisins. Le business, la créativité et la technologie avancent de concert.]



Je me souviens, hier encore, du haut de mes dix ans, je regardais l'innovation comme une affaire "sérieuse" qui se traitait dans les bureaux d'étude, les laboratoires de recherche et finissait sous forme de brevets déposés dans un étrange institut opaque et poussiéreux. La micro-informatique se déclinait alors sous la forme de boitiers en plastique gris souris, d'écrans noirs avec curseur vert fluo et de langages abscons aux signes énigmatiques. Sous mon regard d'enfant, l'industrie était « lourde », l'énergie était « nucléaire », l'agriculture « à grand rendement » et l'avenir de la France, disait-on, appartenait aux ingénieurs des Mines, de Centrale, des Ponts... Que du "lourd" !

Quand la créativité était uniquement récréative…

La créativité, quant -à-elle, était principalement réservée aux publicitaires. On la jugeait futile et amusante. Elle prenait les traits de La vache qui rit, du cosmonaute Kiri, de l'ami Ricoré. Parfois même, elle parlait à nos sens, en dévoilant sur l'écran de télé familial, le corps de la femme Obao sous son kimono de soie. Exotique. Mais surtout, la créativité ne semblait servir qu'à traiter de sujets jugés sans importance ! Le concours Lépine, créé en 1901, continuait d'accueillir chaque année les mille et un "bricolages" créatifs de quidams qui, nous disait-on le sourire aux lèvres, pourraient un jour faciliter notre vie domestique s’ils parvenaient à trouver quelques sous pour être commercialisés. Il y avait bien, un ou deux trouble-fête, qui faisaient le pont entre le « sérieux » de l'innovation et l'amusement créatif comme le Macintosh d'Apple et Pong le jeu d'Atari branché sur nos téléviseurs... Mais mon jeune esprit occidental ne pouvait imaginer qu'un jour, ces innovations seraient majeures pour le quotidien de ma vie future et celle de tous mes congénères. Ignorante de la transformation profonde qui s'opérait en coulisse, je continuais à concrétiser mes idées en briques de Lego jaunes et rouges, à les dessiner sur mes blocs Rhodia à couverture orange ou sur le grand paperboard que mes parents avaient entreposé dans ma chambre ne sachant où le ranger dans la maison familiale.

Détour par la créativité artistique ?

Les années passèrent. L'esprit partagé entre l'analytique et l'intuition, j'optai pour l'étude de la créativité dite « sérieuse », la création artistique, l’Art. L'Art et son Histoire. Divisé en nobles académies – la Peinture, la Sculpture, l'Architecture.. –, l'Art parlait aux sens, aux émotions et à l'intellect. Durant ces études, je pratiquai le questionnement des évidences, l'apprentissage de l'observation attentive, la compréhension des facteurs humains, techniques et scientifiques, et la quête de la connaissance de soi à travers l'expression artistique de l'humain, sublimation freudienne ou quête philosophique... Mais très vite, je compris que dans ces études, je ne trouverais nulle trace de "créativité" car, selon les historiens, celle-ci cédait la place à la « Création », avec un grand « C » et quant à l’innovation artistique, elle était réservée aux inventions techniques susceptibles d'avoir transformé les sujets des chef d’œuvres et leur formalisation, à savoir, la peinture à l'huile, l'électricité, le chevalet portable, les tubes de peinture, la photographie, l'acrylique, la vidéo… L’historien ne parlait pas d’innovation artistique, mais de "révolutions".

L'innovation, un processus créatif en équipe

Et pourtant, j'étais née en même temps que la psychologie cognitive aux Etats-Unis et le premier pas sur la Lune. Tandis qu'en France à la même époque, on enchaînait les grands travaux – après le France, le Concorde... –, sur les campus américains on s'intéressait de très près à la compréhension de l'homme cognitif et de ses besoins. Les producteurs de biens de consommation et leurs publicitaires trouvaient, dans cette discipline, une approche, des réponses pour vendre plus, et quelques designers produits y puisaient surtout leur inspiration pour concevoir de nouveaux produits utiles, désirables mais totalement inédits dans leurs usages.

Car plus les sujets visés étaient complexes et exigeaient d'accompagner l'émergence de nouveaux comportements induits par l'usage de nouvelles technologies (comme nos écrans d'ordinateur personnel et la désormais célèbre métaphore du "bureau" — avec sa poubelle et ses dossiers –  afin de nous aider à en deviner intuitivement le mode d'emploi, ou bien encore la formalisation de la "souris" pour cliquer et se déplacer facilement sur ces nouvelles interfaces graphiques...), plus ils étaient contraints de travailler en équipes pluridisciplinaires pour conjuguer les expertises de chacun et d'observer avec empathie leurs congénères dans leur vie quotidienne pour mieux identifier leurs besoins, comportements et motivations sur lesquels appuyer leur prochaine proposition de valeur. Ils avançaient en générant des centaines d’idées au cours de sessions pluridisciplinaires de brainstorming, prototypaient rapidement les plus prometteuses, les évaluaient et les amélioraient sans cesse au regard des feedback de potentiels utilisateurs. Les marchés ne tardèrent pas à louer leur créativité et saluer les innovations nées de leur travail : le téléphone portable, les logiciels graphiques, l'e-mail, le palm pilote ... L'internet, l'innovation phare des années 90, répandit leur savoir-faire et leur mode de travail comme une trainée de poudre et transforma à jamais la vie de tous et de chacun en nous connectant les uns aux autres et en "by passant" le seul pouvoir des élites.

Un nouvel état d’esprit créatif au service de l’innovation

Depuis, si l'innovation scientifique et technique appartient toujours aux chercheurs, l'innovation au service de nouveaux usages est très souvent le résultat de jeunes équipes de start-uppers passionnés. Pour innover, ces entrepreneurs n’hésitent pas à faire montre de créativité qu’ils alimentent d’empathie, de curiosité, de contournements, et de collaboration pluridisciplinaire. En devenant l'affaire de tous, une grande partie de l’innovation d'aujourd'hui a quitté les laboratoires de recherche et de développement pour rejoindre notre environnement quotidien et « savoir-faire preuve de créativité » est désormais salué dans tous les secteurs professionnels.

Grâce à cette démocratisation de l'innovation, il n'est plus un sujet qui ne puisse pas devenir l'objet d'une innovation majeure. L'éducation, le transport, le tourisme, la santé, l'alimentation, l'entreprise... accueillent chaque jour de nouvelles manières de penser, de faire et de transmettre, initiées par des gens comme vous et moi, qui travaillent en équipe, visent la désirabilité de l'innovation pour ses utilisateurs, challengent sa faisabilité technique et sa viabilité en conséquence, privilégient l'expérimentation pour source d'amélioration, et prennent des risques avec confiance, avec pour ambition de faire de notre quotidien, un monde meilleur.


Aude Simon

Coach, designer d'expériences et co-fondatrice d'UCD Network

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